Le complexe de la brosse à dents ou "Des subtiles relations que le crétin rural entretient avec son tracteur"

Publié le 20 Juin 2017

Le complexe de la brosse à dents ou "Des subtiles relations que le crétin rural entretient avec son tracteur"

Un tracteur c’est comme une brosse à dents, c’est personnel !

C’est dans « Quelques messieurs trop tranquilles », comédie de Georges Lautner tournée en 1973 que Paul Préboist lâche cette sentence définitive.

Aussi étrange que cela puisse paraître, le crétin rural que je suis apprécie cette maxime, non pas pour son aspect burlesque, mais bien pour sa pertinence.

Car il est évident qu’entre le rural profond et son tracteur se tisse une étrange relation inconnue de la plupart de nos contemporains urbains…

 

Phase 1 : La recherche du tracteur perdu.

     Par atavisme, le rural en recherche d’un tracteur s’attache à choisir le matériel qui éveille en lui de très anciens souvenirs d’enfance : Ce qu’il cherche ce n’est pas un outil mais une madeleine de Proust mécanique en quelque sorte… Il s’attache à une marque précise et n’imagine même pas se doter d’un autre type d’engin. Il existe des fondus d’International Harvester, des inconditionnels de Renault, des fanatiques de Deutz, des zélateurs de Massey Ferguson, des frappadingues de John Deere. La liste n’est pas exhaustive

Première conséquence de cette version rurale de la recherche du temps perdu, la machine en question peut souvent revendiquer le vocable d’antiquité. Ces firmes ont souvent disparu, parfois depuis des décennies. La recherche de certains modèles confine donc à l’archéologie…

 

Phase 2 : Une relation fusionnelle.

Une fois son tracteur acquis, s’ensuit une longue phase de maturation…

Au fil du temps le vieux tracteur se pare d’un charme indéfinissable, d’une patine étrange. L’usure fait son œuvre et chaque engin développe des particularités infimes que son propriétaire intègre de manière inconsciente au fur et à mesure de leur apparition. De la lente accumulation sur des années de ces petites variations découle ce constat stupéfiant  :

Ces machines n’obéissent qu’à leur maitre !

Du démarreur à l’embrayage, en passant par le délicat problème du freinage ou le manque de précision de la direction, chaque antique tracteur offre une variété de particularités le transformant en objet unique, œuvre d’art mécanique, hapax technologique… Le propriétaire s’arrange des bizarreries de sa machine car il anticipe ses embardées, analyse les différents bruits qu’émet la mécanique et prend les mesures qui s’imposent, sans même y réfléchir. Le moindre clic, le plus imperceptible craquement sont pour lui autant d’informations qu’il intègre en temps réel et qui influent sur la conduite de l’engin.

De plus le fonctionnement de la machine est lié à l’utilisation d’accessoires improbables, outils ou pièces métalliques détournés de leur utilisation originelle et exclusivement réservés à l’usage qu’on leur a désigné. Ceci est particulièrement vrai pour tout ce qui concerne l’attelage de remorques ou autres machines sur le tracteur : Goupilles, anciennes pièces d’autres machines, fils de fer, la liste est longue des accessoires qu’il faut placer çà et là au moment idoine pour la bonne marche de l’ensemble.

Apprendre à piloter une telle machine consiste donc à maîtriser un savoir unique, une science rare, et confine au rite initiatique.

La plupart du temps, nul autre que le propriétaire ne se risque à essayer d’assimiler une telle masse de connaissances accumulées sur des années, voire des décennies… L’usage d’une telle machine expose l’éventuel emprunteur à de graves désillusions et présente un risque certain ! Je déconseille à quiconque formellement de tenter une telle expérience ! 

Car n'oubliez jamais :

« Un tracteur c’est comme une brosse à dents, c’est personnel ! »

Le complexe de la brosse à dents ou "Des subtiles relations que le crétin rural entretient avec son tracteur"

Le temps retrouvé ?

Une exception toutefois…

Le statut de crétin rural se double parfois de celui de père de famille. Or tout père de famille s’efforce de transmettre quelque héritage à sa descendance. Et c’est ainsi que, comme l’avait fait mon propre père il y a quarante ans, je me surprends à initier mon fils au maniement de mon tracteur…

Tous les enfants de la campagne se souviennent avec émotion de ce moment crucial de l’adolescence rurale où le père nous place enfin aux commandes du tracteur.

Quelle fierté à cet âge de se voir accordée la confiance paternelle… Il s’agit là d’un rite de passage, comparable à ceux des sociétés dites « primitives ». La maîtrise du tracteur signe pour le jeune rural l’entrée dans le monde des adultes responsables… Il peut ainsi devenir un précieux auxiliaire de son père pour les travaux des champs les plus simples qui ne nécessitent pas un pilotage fin. La fenaison par exemple, était l’occasion de passer de longues heures au volant de tracteur pour faner, libérant du temps pour mon père qui pouvait vaquer à d’autres activités. Je n’étais jamais aussi fier que quand mon père quittait le champ ou je travaillais pour faire autre chose ! Me laissant en autonomie complète, il me signifiait ainsi la confiance qu’il m’accordait… et dont je devais me montrer digne…

Ces émouvants souvenirs en tête, quarante ans plus tard, je débute l’initiation de mon propre rejeton aux arcanes de la conduite agricole…Cet apprentissage, débuté il y a environ un an se fait sous étroite surveillance, certes, et sur terrain plat et clos, afin de minimiser tout risque… L’élève est attentif, il intègre rapidement les rudiments de ce pilotage et acquiert rapidement une autonomie et une assurance qui font la fierté de son papa…

Ce printemps je lui ai confié le broyage des refus de la prairie et j’ai pu constater qu’il a rapidement intégré les différentes particularités de la machine, celles là même qui en font un engin particulier…

Il a sacrifié avec succès au rite initiatique !

Que lui restera-t-il de cette initiation ?

Quel usage fera-t-il de cette expérience au cours de sa vie future ?

Je ne saurais le dire… Mais peu importe, il lui restera certainement quelques souvenirs, et c’est déjà ça !

Personne ne sait où le mèneront les aléas de la vie, mais peut être sera-t-il un jour lui aussi propriétaire un antique tracteur qui lui permettra de déclarer sentencieusement la célèbre maxime :

« Un tracteur c’est comme une brosse à dents, c’est personnel ! »

Le complexe de la brosse à dents ou "Des subtiles relations que le crétin rural entretient avec son tracteur"
Le complexe de la brosse à dents ou "Des subtiles relations que le crétin rural entretient avec son tracteur"

Ces émouvants souvenirs en tête, quarante ans plus tard, je débute l’initiation de mon propre rejeton aux arcanes de la conduite agricole…Cet apprentissage, débuté il y a environ un an se fait sous étroite surveillance, certes, et sur terrain plat et clos, afin de minimiser tout risque… L’élève est attentif, il intègre rapidement les rudiments du pilotage et acquiert rapidement une autonomie et une assurance qui font la fierté de son papa…

Ce printemps je lui ai confié le broyage des refus de la prairie et j’ai pu constater qu’il a rapidement intégré les différentes particularités de la machine, celles là même qui en font un engin unique…

Il a ainsi sacrifié avec succès au rite initiatique !

Que lui restera-t-il de cette initiation ?

Quel usage fera-t-il de cette expérience au cours de sa vie future ?

Je ne saurais le dire… A tout le mois, il lui restera certainement quelques souvenirs, et c’est déjà ça !

Personne ne sait où le mèneront les aléas de la vie. Et qui sait ? Peut être sera-t-il un jour lui aussi propriétaire un antique tracteur qui lui permettra de déclamer sentencieusement la célèbre maxime :

« Un tracteur c’est comme une brosse à dents, c’est personnel ! »

Le complexe de la brosse à dents ou "Des subtiles relations que le crétin rural entretient avec son tracteur"
Le complexe de la brosse à dents ou "Des subtiles relations que le crétin rural entretient avec son tracteur"

Rédigé par Philippe LEBOUCHER

Publié dans #Vie rurale, #Rubrique éclectique

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RENOUF 22/06/2017 01:34

Ce magnifique texte m'évoque les mêmes souvenirs que nous, qui n'avons pas eu l'avantage de naître crétins ruraux, entretenons avec les premiers véhicules de nos 18 ans, 2 CV, 4L, Volkswagen, ces voitures ne marchaient parfaitement qu'avec leur propriétaire, s'ingéniant à tomber en panne dès qu'on voulait la prêter. Et il me souvient de mon fils, roulant avec une 2CV qu'avait récupérée son grand-père et disant: "Mais ça ne freine pas!" . Mais si bien sûr, ça freine, mais moins bien, moins facilement, moins "modernement". C'est juste qu'à l'époque, tout allait moins vite, tout était moins urgent, et en plus, on apprenait ainsi à anticiper!

Philippe LEBOUCHER 22/06/2017 10:27

Il est bien évident que le complexe de la brosse à peut connaître des variantes urbaines, voire industrielles... Pour mémoire je me suis laissé conter l'histoire de ce factotum grognon à la fonction mal définie que tout le monde considérait comme inutile dans son usine... Il advint qu'un jour il fut absent pendant plusieurs semaines, et l'usine entière se mit à dysfonctionner : le factotum accomplissait une multitude de micro-tâches sans que personne ne le remarque qui contribuaient à la bonne marche de l'ensemble...