La Pièce de sept

Publié le 1 Mai 2017

La Pièce de sept

Chaque parcelle du bocage porte un nom. Au moins un nom. Le plus souvent plusieurs.

Il y le nom officiel, celui que l’on trouve sur le cadastre. Et il y a les noms d’usage, ceux que le propriétaire, l’exploitant, sa famille ou les voisins utilisent. Ces noms ont tendance à s’agglutiner au fil des ans et certaines parcelles sont ainsi connues sous plusieurs dénominations. De ce fait, l’appellation officielle est rarement utilisée en dehors de l’étude du notaire. Il faut ajouter à cela, la toujours possible erreur de transcription de l’officier du cadastre qui rend à jamais incompréhensible la dénomination officielle.

Voilà pourquoi ce carré de prairie presque parfait possède une grande variété de noms. La « Pièce de sept », « La grand pièce », « La pièce à blé ». Et depuis l’année 2000, date de notre arrivée à Loritel, ma famille et avons coutume de l’appeler, la Pièce Carrée.

La « Pièce de Sept » est une allusion à sa surface exprimée en vergées, antique unité de surface encore en usage, équivalant à vingt ares. Ces unités traditionnelles, correspondant à la surface qu’un homme pouvait labourer en une journée avec un animal de trait, pourraient être antérieures à la conquête romaine. La surface exacte mentionnée sur le cadastre est de un hectare, quatorze ares et quatre vingt centiares. La surface de sept vergées est donc quelque peu surestimée.

Ce quadrilatère en herbage constitue le quart nord est de notre domaine. Il est bordé sur ses côtés nord et est par le chemin creux précédemment cité. L’angle Nord-Est de cette parcelle paraît chaque jour un peu plus comme la pointe avancée d’un bastion, dernier rempart contre une forme moderne de barbarie. Au niveau de cet angle le chemin est en voie de comblement, puisque l’exploitant des parcelles voisines a jugé utile d’y entasser quelques dizaines de mètres cubes de souches, produit de ses dernières destructions sur le bocage environnant. Ces dépouilles d’arbres abattus sont les derniers restes de centaines de mètres de talus arasés. Comme tous les auteurs de crimes en série, le coupable peine à faire disparaitre les cadavres. Les restes imposants de ses victimes tardent à se décomposer. Pour accélérer le processus, il a tenté de faire disparaître ce charnier paysager en y mettant le feu. L’incendie qui en a résulté s’est propagé à travers le chemin, et est venu bruler un petit chêne rabougri sur notre talus…

La Pièce de sept

Ce petit chêne était une curiosité végétale. Une sorte de bonsaï naturel. Il s’en dégageait un charme inexplicable. Sa silhouette tordue exerçait une attraction étrange. Son aspect malingre contrastait avec la sensation de force vitale qui en émanait. Il était l’illustration de l’opiniâtreté de la vie, de l’énergie que déploient les plus humbles pour survivre. En hommage à cette résistance, je l’avais épargné… Ma tronçonneuse s’était arrêtée d’elle même face à cette détermination. Il avait pu continuer sa chétive existence. Aujourd’hui, voilà réduit à néant le geste de mansuétude à l’égard du petit chêne rabougri. Voilà un terrible affront, l’expression du mépris dont font preuve les propriétaires de ces grandes exploitations vis à vis de ce qui les entoure. Non contents de détruire leur propre patrimoine et environnement, ils ne rechignent pas à détruire celui de leurs voisins au nom de pitoyables considérations économiques, argument dont ils usent et abusent pour justifier leurs déprédations.

La Pièce de septLa Pièce de sept

Face à cette nouvelle offensive je me sens plus que jamais comme l’irréductible gaulois face à la menace d’un empire qui ressemble plus au Mordor de Sauron qu’à la Rome Antique. Je me sens comme un Hobbit face à la progression des armées du Mal. Hélas, les druides se font rares et je ne dispose pas de potion magique. Pas de magicien, ni d’épée enchantée pour préserver ce petit domaine ! L’ennemi dispose de moyens considérables et je suis démuni. Me lancer dans une bataille juridique ne me ressuscitera jamais l'héroïque petit chêne… Rédiger ces lignes constitue une première forme résistance face à cette inéluctable évolution… Que restera-t-il de ce dérisoire combat ? Combien de temps mon réduit bocager résistera-t-il ?

Pourrait il exister une révolte du milieu naturel lui même face à ces véritables massacres….

Il existe un antique texte gallois, le Cad Goddeu, que l’on peut traduire par « Le combat des arbrisseaux ». Attribué au barde légendaire Taliesin, il conte l’héroïque combat d’une forêt entière dont les arbres se mettent en marche contre un ennemi hideux… La mort du petit Chêne rabougri pourrait elle être prétexte à déclencher un tel déferlement de violence végétale… Sur les talus de Loritel poussent des arbres de plusieurs tonnes, qui, s’ils se mouvaient seraient capables de tout briser sur leur passage… Si ces géants se révoltaient, personne ne serait en mesure de les arrêter…Les plus massives créatures vivantes sur cette terre sont des arbres… Que pèserait la pelleteuse mécanique face à la masse d’un chêne en furie ? Je me prends à rêver de cette revanche végétale.

En attendant cette révolte, je me contente de laisser prospérer les futurs fantassins de cette armée magique : Aubépines, épines noires, houx, noisetiers, fusains, érables champêtres, bien vivants, animés d’une fougueuse vitalité, alignés sur les haies nord et est de la Pièce de Sept comme autant d’alliés dans la lutte contre la barbarie agro-industrielle. Leur présence est à elle seule un hommage rendu au petit chêne rabougri, mort au combat…Puissent ils un jour le venger.

La Pièce de sept

A l’opposé de ce petit chêne rabougri, la silhouette de la haie ouest de la Pièce de Sept est dominée par le Grand Hêtre. C’est là le seul hêtre de haute futaie de notre domaine. Les autres représentants de son espèce étant plutôt des arbustes de modestes dimensions. Le Grand Hêtre compte parmi les plus grands arbres de Loritel. Une de ses principales caractéristiques réside dans la variété des couleurs qu’il arbore selon les saisons. Le printemps venu, il sait déployer une véritable symphonie de verts, du plus tendre au plus sombre… A l'automne, il vire du jaune au rouge brun en quelques semaines. Soutenue par un tronc massif, sa tête majestueuse domine la prairie. Il irradie toute la parcelle de sa puissance, lui transmet son harmonie… La pièce de sept semble toute entière sous la protection de ce bienveillant patriarche… On peut le considérer comme le général en chef de l’armée en sommeil postée sur les tous les talus. Ses plus fidèles lieutenants, chênes et frênes semblent attendre ses ordres… La troupe des arbustes se mettra-t-elle un jour en mouvement comme le chantait le barde Taliesin ? Dans l'attente de ce combat épique, je m'efforce de préserver aussi bien les humbles soldats de cette horde fantastique, que leur chef, le Grand Hêtre de la Pièce de Sept.

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La Pièce de sept

Rédigé par Philippe LEBOUCHER

Publié dans #Tentative d'épuisement d'un coin de bocage., #Bocage, #Environnement

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