La chute de Château Gaillard

Publié le 3 Novembre 2016

La chute de Château Gaillard

Richard,

Notre Duc,

Notre Roi,

Doté dit-on d'un coeur de lion

Doit en toute hâte

Se prémunir

Des menées belliqueuses

De son rival

Son suzerain

Son ennemi

Philippe le Deuxième,

Dit Auguste,

Notre roi lui aussi.

Richard

Avec sa fougue habituelle

Ordonne toutes affaires cessantes

La construction

Sur la Roche d'Andely

Dominant la Seine

Du plus formidable Château de la Chrétienté

La chute de Château Gaillard

On use de tous les savoirs

Accumulés depuis plus de deux siècles

Par maçons tailleurs de pierre

Et hommes de guerre

Les derniers s'évertuent

À défier

Assiéger,

Incendier,

Ruiner

Tous les châteaux

Que les premiers s'ingénient

À concevoir

Édifier

Consolider

Perfectionner.

Richard a projeté d'achever en une année

La place forte, qu'il appelle affectueusement

«Ma fille d'un an»

Malgré l'empressement de son concepteur

Deux ans seront nécessaires

Pour bâtir l'inexpugnable forteresse

Performance inouïe

Qui ruine le royaume

Cette prouesse achevée :

« Que voilà un Château Gaillard !»

S'exclame-t-il

Et d'une parole,

«Sa fille en haubert de pierre»

Est baptisée pour l'éternité

La chute de Château Gaillard

Richard vivant

La forteresse protège la Normandie

Des ambitions du Français.

Le feu couve sous la cendre

Par dessus les murailles,

Les souverains deux années durant

N'échangent qu'invectives et imprécations

Mais au cours d'une misérable escarmouche

Devant un dérisoire fortin en Limousin

Richard reçoit un carreau d'arbalète

En pleine poitrine.

Le Coeur du Lion s'arrête de battre

Prématurément

Son frère Jean,

Comte de Mortain,

Sans Terre jusqu'à ce jour

Hérite d'un coup

«De l'Écosse aux Pyrénées»

Du Royaume et de ses dépendances

La Normandie en est sinon le coeur

Tout du moins l'artère principale

Médiocre politique

Piètre guerrier

Jean laisse le champ libre

Aux ambitions jusque là contenues

De Philippe Auguste

Le français perçoit là

L'occasion d'annexer la Normandie

Douloureuse épine

Enfoncée dans le flanc du Royaume de France

Depuis près de trois siècles

Il dépêche derechef une armée

Pour jauger les défenses

Des Anglo-Normands

Jean ne réagit pas

Laisse la forteresse dégarnie

Reste en son palais ducal à Caen

Ne donne ni ordres ni moyens

Aux quelques troupes restées sur place

Philippe peut tout à loisir

Espionner l'ennemi

Installer son camp

Sillonner la région

Préparer le siège

Un à un

Sans coup férir

Tous les éléments du système défensif

Imaginé par Richard

Tombent aux mains des Français

Jean envoie une armée de secours

Mal préparée

Mal commandée

Mal synchronisée

Inopérante

La chute de Château Gaillard

Délaissé des siens

Château Gaillard

Semble défier ses adversaires

Au coeur des blanches murailles

Survit le génie de Richard

Sa forteresse chérie

Doit se défendre d'elle-même

La chute de Château Gaillard

Philippe ne se précipite pas

Devant la plus parfaite citadelle de son temps

Durant tout un hiver

Il mûrit son attaque

Maintes fois on envoie des éclaireurs

Rôder

Scruter

Supputer

Fureter

Jauger

Saper

Évaluer

On n'attaquera pas

Avant d'avoir trouvé

Le point faible de la citadelle

Le défaut «du haubert de pierre»

La chute de Château Gaillard

En Février

Bogis,

Modeste sergent d'armes

Repère la fenêtre

Que Jean Sans Terre

Avait fait percer

Quelque temps auparavant

Pour éclairer

Les latrines des officiers

Par cette issue

Imprudemment négligée

Bogis et ses compagnons

S'introduisent dans la forteresse

Ils abaissent le pont-levis

Et les troupes françaises

Piétons

Chevaliers

Archers

Sapeurs et leur matériel

S'engouffrent dans l'enceinte

Le verrou de pierre qui barrait

L'accès à la Normandie

a cédé.

Le Duché de Normandie a vécu

Château-Gaillard

Le plus formidable château fort de la Chrétienté

Tombe en un jour

 

On avait mal fermé

La fenêtre des cabinets.

La chute de Château Gaillard

Rédigé par Philippe LEBOUCHER

Publié dans #Incongruités historiques.

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