l'Echo des sept routes N°33 : Saga ou ce que peut nous enseigner un âne

Publié le 8 Septembre 2015

l'Echo des sept routes N°33 : Saga ou ce que peut nous enseigner un âne

Chers lecteurs,

Le ton du précédent numéro était, je l'admets, un peu sombre. C'est là la rançon du catastrophisme éclairé. La rédaction de cette chronique oscille régulièrement entre la tentation de traiter légèrement les sujets les plus graves et adopter un ton sérieux pour traiter des futilités, donnant à cette publication un côté éclectique que certains pourraient qualifier de pusillanime. Assumons donc nos défauts et gageons que de ce bouillonnement d'idée jetées en vrac surgira peut être une pensée plus profonde...

Alors, suite à cet accès passager de pessimisme, commençons à réfléchir sur certaines pistes à explorer pour préserver notre petite planète. Pistes "Made in Loritel" bien sûr.

Petite illustration de ce propos...

Depuis quelques années, j’ai consacré une partie de mon temps libre à dresser Saga, ânesse du Cotentin née en 2006. A son arrivée à Loritel, Saga était un adorable ânon de six mois dont un seul regard suffisait à attendrir le plus endurci des soudards. Comme un grand nombre d’éléments essentiels de ma vie, l’acquisition de cet animal était au sens strict parfaitement inutile. Mais comme vous le savez, j’ai acquis de longue date la certitude que les choses futiles sont essentielles, et constituent très souvent le ferment de réflexions utiles au plus grand nombre.

Le projet était, dès le début de dresser et d’atteler Saga, afin de joindre l’utile à l’agréable et ainsi éviter qu’elle ait comme seule fonction de servir de tondeuse à gazon vivante. Comme nombre d’animaux domestiques de nos campagnes, ces ânes ont étés élevés et sélectionnés durant des siècles à des fins purement utilitaires, la notion d’animal d’ornement ou de compagnie étant tout simplement inconcevable en milieu rural traditionnel. L’âne du Cotentin a servi des décennies durant à transférer le lait des vaches normandes, des champs, où avait lieu la traite, vers les laiteries familiales où le beurre était fabriqué. La « triolette », jeune fille chargée de la traite des vaches, juchée sur un âne est une des icônes de la Normandie. A ce titre elle a mérité l’insigne privilège de figurer sur un grand nombre d’étiquettes de camembert ! Ce qui en Normandie équivaut à la Légion d’Honneur !

Les années soixante et soixante dix ayant vu l’expansion du machinisme agricole et la disparition des chevaux et des ânes de travail, j’ai grandi dans une ferme sans jamais voir un cheval ni un âne ! Mon père nous contait souvent des anecdotes qui laissaient deviner chez lui une nostalgie pour tout ce qui concernait les animaux de trait et l’attelage et qui éveillaient en moi le désir de mieux connaître ce monde disparu. Mais ce n’est que depuis 2006 que j’ai repris le contact avec ces animaux par le biais du cheval de loisir et de l’acquisition de cette charmante ânesse ! 

Parce qu'il est dans l’ordre des choses que les pères transmettent leurs connaissances à leurs descendants, je comptais tout naturellement sur le mien pour m’inculquer les rudiments de l'attelage. Mon père s’amusait des manifestations d’affection dont nous gratifiions ces braves bêtes. Mais qui peut rester insensible au regard d'un ânon ? Saga connaissait la réponse à cette question, et dès les premiers temps de sa présence chez nous, elle a très rapidement su comment dresser tous les membres de la famille ! Dès que nous la quittions et que nous nous éloignions de son pré elle entonnait des braiements déchirants et si à cet instant j’avais le malheur de jeter un regard par dessus mon épaule je croisais ce regard suppliant, spectacle bouleversant qui peut  amener à penser que vous n’êtes que le dernier des salopards, à peine plus sensible qu’un gardien de camp de concentration. Très vite, il a fallu nous ressaisir : en toute logique c’était nous qui devions dresser l’animal et non l’inverse ! La première phase de cette reprise en main fut l'apprentissage du licol pour pouvoir être menée à la main. Puis vers l’âge de deux ans nous l’avons bâtée. Grâce à cette technique rudimentaire mais éprouvée nous avons pu effectuer des randonnées en sa compagnie, et aussi lui faire porter des enfants sur le dos.

 

 

l'Echo des sept routes N°33 : Saga ou ce que peut nous enseigner un ânel'Echo des sept routes N°33 : Saga ou ce que peut nous enseigner un âne

Quand vint l’heure de commencer à atteler Saga, j'espérais faire plaisir à mon père en lui demandant de nous transmettre ce savoir. L’idée de pouvoir associer mon propre père à l’acquisition de ces connaissances en présence de mes enfants ajoutait à ce petit défi une valeur affective inestimable. L’apprentissage des petites choses de la vie est certainement le meilleur garant de la cohésion entre générations.

Hélas, dès cette époque une maladie insidieuse érodait ses capacités et je dus très tôt admettre que mon père ne serait jamais en mesure de m’enseigner la pratique de l'attelage. Jamais il ne put m’expliquer clairement les fonctions des différentes parties du harnais et la manière dont on les adapte à l’animal. Plus encore il ne souvenait plus clairement des techniques à mettre en oeuvre pour achever le dressage de Saga.

 Paradoxalement, cette douloureuse constatation fut un stimulant. C’était là la meilleure illustration du fait que les savoirs, même les plus élémentaires, peuvent brutalement disparaître faute de transmission. Je glanais donc ça et là toutes les informations possibles pour mener à bien le dressage de Saga, bien déterminé à relever cet humble défi. Je sollicitai l'avis de tous ceux qui détenaient des connaissances en ce domaine, je potassai avec avidité quelques ouvrages et la revue les « Cahiers de l’âne ». Enfin, ayant accumulé suffisamment de connaissances je me lançai, étape par étape dans cette petite entreprise. Je familiarisai d’abord la bête avec le bridon, et le harnais. Car tout cet équipement est tout sauf naturel. Je ne sais qui le premier eut l'idée d'introduire un mors dans la bouche d'un cheval pour le maitriser, mais force est de constater que plusieurs millénaires plus tard, le concept n'est toujours pas définitivement admis chez nos jeunes amis équidés. L'apprentissage du principe génère encore quelques réticences et nécessite quelque temps d'adaptation. L'étape suivante est celle des «longues rênes », où l’on équipe l’âne du harnais sans atteler de charrette et où, rênes en main, tout en marchant derrière l’on l’habitue à obéir aux divers ordres associés au actions de la main sur les rênes : « Allez !», « Hooo ! », « à gauche !», « à droite ! ». Que d’heures passées à marcher derrière mon ânesse le long des petits chemins de campagne afin qu’elle acquière tous ces automatismes ! Devant ce spectacle étrange les personnes non initiées que je croisais au hasard de ces déambulations surréalistes se sont peut-être posé des questions quant à l’intégrité de ma santé mentale. Chaque phase de cet apprentissage était récompensée par quelques carottes. Mes enfants se souviennent également avec enthousiasme d’une tentative prématurée d’atteler la charrette, qui n’eut pour effet que d’affoler Saga et d’offrir aux enfants un mémorable fou rire à la vue d’une scène burlesque évoquant les courses de chars dans Astérix ! Cet échec fut l'occasion de se remémorer le sage conseil qui préconisait ne pas brûler les étapes et de l’atteler d’abord à un corps mort qu’elle devait traîner au sol afin de l’habituer progressivement à l’effort de traction et au fait d’être suivie par un objet inanimé ! C'est une vulgaire palette trainée dans les champs qui fit office de dresseuse pour apprendre à Saga à doser son effort, ne pas s'effrayer de cet objet qui la suit et ne pas se jeter inconsidéremment dans les traits. Enfin au terme de ces vicissitudes, et à force de patience, un jour de Novembre 2010 je pus enfin atteler ma petite carriole de fabrication artisanale à la jeune ânesse. Cette dernière étape franchie, c’est avec une certaine fierté que je me lançai sur la route avec ma chère Saga ! Les premières sorties furent parfois un peu agitées, mais la brave bête s’assagit rapidement, et quelques semaines plus tard elle obéissait déjà à la voix pour démarrer et passer au trot ! Quelques mois plus tard, je pouvais la confier aux enfants qui actuellement la maitrisent parfaitement en toute sécurité.

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Pourquoi conter cette histoire somme toute d’une grande banalité ?

Parce que cette anecdote révèle que nos sociétés sont arrivées à un stade crucial de leur évolution.

J'entends déjà les remarques ironiques : « Rhô là là ! Quel prétentieux celui là, il dresse un âne, et le voilà qu’il échafaude des pensées grandiloquentes sur l’humanité toute entière ! » 

Certes, permettez moi cependant de développer mon propos...

Le fait extraordinaire ne tient pas dans le fait que j’aie réussi à dresser mon ânesse, ce qui est loin de constituer un exploit, mais bien dans celui que j’ai failli ne pas réussir à la dresser ! Cette activité si banale connue depuis au moins cinq mille ans, cette pratique si ancienne, familière de mes ancêtres depuis tant de millénaires a failli disparaître de la famille. L’humanité a cru pouvoir se passer de tous ces petits savoirs insignifiants, et au moment même où ils vont peut être redevenir indispensables, ils risquent de tomber dans l'oubli ! La traction animale a de forte chances de redevenir primordiale quand les coûts de l’énergie deviendront intenables. Dans ce contexte, savoir dresser un âne, un cheval ou même un bœuf deviendra aussi utile que de maitriser l’informatique. 

 

Voilà pourquoi, non seulement je suis heureux d’avoir réussi à maîtriser l’attelage avec ma petite ânesse, mais surtout je suis fier de transmettre cette expérience à mes trois enfants ! J’essaie tant que possible de leur inculquer toutes ces connaissances fraichement acquises ! Je les implique dans cette activité à chaque fois que c’est possible et ils apprennent ce qu’est la bricole, la sellette, la croupière, les traits, les culoires, la sangle, le surfait etc… et surtout comment s’en servir. Ils sont en mesure d’atteler Saga sans mon aide. Ce savoir touche simultanément deux générations : il est donc préservé pour quelques décennies encore ! Munis de ce modeste viatique, Charlotte, Capucine et Ferdinand, pourront s’ils le souhaitent enrichir leurs connaissances en la matière et, qui sait passer, à l’attelage des chevaux ! A mes yeux la maîtrise de cette discipline constituera une ligne supplémentaire non négligeable dans leur CV. Qui sait si dans quelques années ce type de compétence ne sera pas très recherchée et si la connaissance de l’attelage n'équivaudra pas à la détention du permis de conduire !

Et peut être devra-t-on répondre à ce type de questions !

 

Code de la route 2030 : A l'approche de ce panneau : A - Je réduis mon allure. B-Je suis prioritaire. C- Je n'ai pas le droit de dépasser.

Code de la route 2030 : A l'approche de ce panneau : A - Je réduis mon allure. B-Je suis prioritaire. C- Je n'ai pas le droit de dépasser.

Dans cette intersection : A - Je suis prioritaire. B - Je dois marquer un arrêt. C - Je n'ai pas le droit de tourner à droite.

Dans cette intersection : A - Je suis prioritaire. B - Je dois marquer un arrêt. C - Je n'ai pas le droit de tourner à droite.

C'est ici que l'on faire le lien avec le précédent numéro, ( http://echodesseptroutes.over-blog.com/2015/08/l-echo-des-sept-routes-n-32-le-temps-des-consequences.html ) Il est temps d'entamer une véritable réflexion visant à promouvoir l'utilisation de la traction animale. Nombre de petites collectivités locales pourraient utiliser ce mode de transport pour des courts trajets et certaines tâches d'entretien urbain. D'autant qu'il existe toute une gamme de solutions techniques innovantes qui permettent d'associer ce mode de traction à des outils modernes. L'exemple le plus simple est cette petite charrette à deux roues commercialisée par la société Clémobil, munie d'un siège et d'une boule d'attelage de voiture qui permet de tracter une petite remorque. La communauté des Amish aux USA a développé un grand nombre de solutions hig-tech pour effectuer un grand nombre de tâches avec des chevaux et des ânes sans pour autant sombrer d'ans l'obscurantisme. Nombre de petits déplacements de transports de produits peu pondéreux sur de courtes distances pourraient être assurées par des ânes et des poneys sans émetttre un gramme de CO2. Une part non négligeable des activités quotidiennes d'une ferme peuvent s'accomplir sans tracteur sans que cela n'augmente la pénibilité et quelques maraichers ont déjà remis le cheval de trait au travail...

Encore faut-il que les connaissances liées à cette activité soient encore vivantes : c'est tout simplement ce que je me suis modestement attaché à faire avec Saga avec un certain succès...Et depuis quelque temps, à ma grande satisfaction, il se trouve des personnes pour me demander des conseils sur le dressage des ânes, ce qui me fait penser que j'ai acquis une certaine "expertise" en ce domaine.

La morale de cette histoire : Dès que vous possédez un savoir faire, ne perdez pas une occasion de le partager avec les plus jeunes ! Jardinage, élevage, activité artistique ou artisanale, recette de cuisine, conseils de cueillette, tout est bon à être transmis. Dans le même ordre d’idée on pourra citer tout ce qui concerne l’agriculture vivrière, la maitrise de l’eau sous toutes ses formes, la marine à voile etc… La liste n’est pas exhaustive ! Toutes ces compétences contribueront peut être à sauver notre petite planète.

Outre la préservation de ce savoir vous aurez aussi l’immense satisfaction de voir les plus jeunes s’enthousiasmer ce qui n'est pas le moindre des bienfaits.  L'observation de la relation que les enfants ont développé avec les ânes est à elle seule une source de satisfaction. 

« Tout ce qui n’est pas partagé est perdu ! » dit une proverbe gitan. Ce qui est vrai pour les biens matériels l'est aussi et surtout pour la connaissance.

Que Saga soit ici publiquement remerciée pour m'avoir permis d'intégrer définitivement cette notion primordiale. 

l'Echo des sept routes N°33 : Saga ou ce que peut nous enseigner un âne

Rédigé par Philippe LEBOUCHER

Publié dans #Vie rurale, #Animaux

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