l'Echo des sept routes N°32 : Le temps des conséquences

Publié le 13 Août 2015

L'Île Saint Matthieu vue de l'espace.

L'Île Saint Matthieu vue de l'espace.

Chers lecteurs,

Aujourd’hui 13 Aout 2015 est une date de la plus haute importance.

C’est cette année le jour ou l’humanité aura consommé toutes les ressources que la Terre aura été capable de produire en 2015. A partir d’aujourd’hui nous aggravons donc un déficit déjà criant en dilapidant le capital ressources de notre petite planète dont nous savons tous maintenant qu’elle est une minuscule sphère isolée dans l’espace. C’est l’organisation non gouvernementale Global Footprint Network qui réalise ce calcul depuis une vingtaine d’années. Grace aux données fournies par les Nations unies, elle estime l’empreinte écologique, reflet de l’exploitation des ressources naturelles de la Terre par l’homme, et la compare avec la biocapacité de la planète, c’est-à-dire sa capacité à régénérer ses ressources et absorber les déchets de toute nature. L’ONG détermine ainsi le jour de l’année où l’empreinte écologique de l’humanité dépasse la biocapacité. Pour 2015, ce « jour de dépassement » est tombé le 13 août.

Dans les années soixante dix, cette date tombait fin novembre, et en 2005 à la mi-septembre. Chaque année cet évènement fait l’objet de discrets petits articles dans les grands organes de presse, mais à ma grande surprise, cette mention ne fait jamais l’objet de développements d’aucune sorte. Cette information capitale est traitée avec une désinvolture que je n’hésiterai pas à qualifier de criminelle. Elle est placée sur le même plan que les multiples petites anecdotes de l’été, et personne dans le monde journalistique ne semble en mesurer les implications. Les journalistes et autres analystes sacrifient chaque année aux rituels incontournables des « marronniers » de l’été. Tous les ans nous avons droit à l’annonce du nombre de kilomètres de bouchons chaque weekend, à l’incontournable interview du patron de camping qui compare ses chiffres de fréquentation avec ceux de l’année précédente. S’il fait beau, conseils pour se protéger du soleil, s’il pleut, reportages sur les vacanciers dépités en ciré jaune et bottes bleu marine et interview de l’hôtelier déplorant la baisse de chiffre d’affaire liée aux conditions météo l’un et l’autre concluant généralement sur une note de fatalisme goguenard : « Ah ben c’est comme ça, on y peut rien ! » Mentionnons également le sempiternel reportage sur la famille d’urbains qui a choisi de passer ses vacances en « camping à la ferme » avec images attendrissantes d’enfants caressant, qui un âne, qui un jeune veau !

Plutôt que de nous assener ces sempiternelles non-informations ne serait il pas plus utile de mobiliser l’armée de stagiaires sous payés que recèlent toutes les rédactions estivales pour analyser les causes et les conséquences de la progression de cette échéance fatidique que je considère comme une des informations les plus importantes de l’année. En tant qu’adepte de la doctrine dite du « Catastrophisme éclairé », chaque année, cette date résonne pour moi comme le constat des bouleversements à venir. Cette échéance devrait chaque année être annoncée en première page de tous les quotidiens. Tous les journaux télévisés devraient ouvrir leurs éditions de ce jour avec cette information. Les chroniqueurs de tout poil devraient, à l’instar de votre serviteur, consacrer des pages entières sur les causes de cette catastrophe permanente qu’est la surexploitation des nos ressources naturelles et sur les enseignement à tirer de ces constatations. Car cette érosion constante des ressources de la planète annonce ce que j’appelle « le temps des conséquences », le temps où l’humanité n’aura d’autre choix que de constater l’étendue des dégâts causés par son comportement irresponsable depuis cent cinquante années, et sera à son corps défendant obligée d’en assumer les répercussions. La politique de l’autruche que pratique la plus grande partie de l’humanité nous mène inéluctablement à une catastrophe comparable à celle qu’ont vécu les rennes de l’Île Saint Matthieu. Nous sommes tous des rennes de l’Île Saint Matthieu et nous ne pourrons échapper à leur terrible sort que par une prise de conscience drastique sur l’état de notre planète.

l'Echo des sept routes N°32 : Le temps des conséquences

Petit rappel des faits pour les lecteurs qui ne connaitraient pas cette histoire hautement symbolique. L'Île Saint Matthieu est une petite île située au milieu de la Mer de Béring entre l'Alaska et la Sibérie qui fut un temps le siège d'un base radar de l'armée américaine. Pour subvenir aux besoins en viande de la petite garnison, furent introduits une trentaine de rennes qui furent lâchés sur l'île où la végétation de type toundra était capable de leur fournir de quoi survivre. Après le démantèlement de cette base en 1945, les rennes furent livrés à eux mêmes sur cet espace clos sans aucun prédateur pour limiter le développement de la population. Des biologistes suivirent la progression de cette colonie de rennes jusque dans les années soixante. Les rennes sont des animaux assez prolifiques et leur population grimpa régulièrement jusqu'à atteindre le chiffre de 6000 individus. Malheureusement cette prolifération se fit au détriment de la végétation de l'île qui sous cette pression démographique intense se détériora rapidement. Aux alentours des 6000 têtes, se produisit un brutal basculement qui entraina un effondrement de la population de rennes qui en deux ans chuta de 6000 têtes à 42. Cette véridique histoire est à mes yeux une illustration parfaite de ce qui arrivera à l'humanité dans les décennies qui viennent si elle ne modifie pas son comportement. 

Evolution de la population des rennes sur l'Île Saint Matthieu entre 1944 et 1966.

Evolution de la population des rennes sur l'Île Saint Matthieu entre 1944 et 1966.

C'est donc aux humains eux mêmes de prouver qu'ils sont plus intelligents que des rennes. Et si vous voulez mon avis, ce n'est pas gagné. Quand on voit l'indigence des mesures prises dans les dernières décennies face à l'ampleur des enjeux, on ne peut guère être optimiste quant aux chances de voir un jour une réelle prise de conscience sur ces sujets. Le meilleur exemple en est le traitement médiatique de cette fameuse échéance du 13 Aout. On ne peut être qu’atterré par le fait que cette date fatidique qui progresse chaque année ne soit pas plus médiatisée, surtout en France, qui cette année, accueillera la COP 21, conférence internationale sur le climat que beaucoup s’accordent à considérer comme la « Conférence de la dernière chance ». Les médias ont une lourde responsabilité dans la diffusion d’informations sur ces problèmes. Il s’agit de manière urgente d’ouvrir les yeux de l’humanité tout entière. Car plus la prise de conscience sera tardive, plus elle sera douloureuse. Les peuples doivent urgemment faire sortir les politiques de leur mode de pensée à court terme pour enfin penser et mettre en œuvre une vraie politique mondiale de l’environnement. Et pour cela il faut d’abord les informer, les éduquer. Mais malheureusement force est de constater que ces sujets sont toujours relégués en fin d’édition. Faut il voir là une volonté délibérée des propriétaires de grands médias et des annonceurs publicitaires de taire ces informations ? C’est à craindre. Car enfin, dans les même publications on peut lire à longueur d’article des économistes libéraux, des experts en tous genre qui expliquent aux plus pauvres qu’il faut se serrer la ceinture, qu’il faut gérer ses finances « en bon père de famille ». Ces mêmes soi-disant experts, considèrent en revanche qu’il ne faut rien faire pour freiner l’effarant gaspillage de ressources naturelles, car cela risquerait de ralentir l’économie mondiale. Traduisez : « Cela empêcherait les plus riches d’amasser des milliards de dollars dans les paradis fiscaux ». Etonnant paradoxe de gens qui considèrent d’un côté il faut être très économe en matière d’éducation, de santé, d’équipements publics, et qui de l’autre préconisent le plus abominable gâchis qui soit. Essayez d'annoncer à votre banquier que vous avez dépensé tous vos revenus de l’année dès le 13 Aout et vous verrez ses réactions. C’est pourtant ce que les économistes libéraux préconisent à l'échelle de toute la planète au nom de la sacro-sainte croissance. Depuis plus de cinquante ans, sous la pression d'innombrables lobbies, toutes les puissances de ce monde, qu’elles soient économiques ou politiques, au mépris de la logique la plus élémentaire freinent toutes les mesures qui permettraient d’épargner les ressources naturelles de la planète. On pense bien sûr aux énergies fossiles, à l’eau potable, aux denrées alimentaires. Mais le mal qui gangrène notre monde est plus insidieux que l’on ne l’imagine. Qui aurait pu imaginer un jour que nous serions confrontés à une pénurie de sable ? Qui aurait pu prévoir que les abeilles seraient un jour en voie d’extinction et ne seraient plus en mesure d’assurer la pollinisation des arbres fruitiers ? L’expansion des villes grignote chaque année la surface agricole utile sur toute la planète. En 1994, je me souviens avoir essuyé les plus acerbes moqueries quand j’expliquais mon indignation devant la construction d’Euro Dysneyland. Le crétin rural que je suis considèrera toujours, que couler sous le béton et l’asphalte des centaines d’hectares d’une des meilleures terres arables du monde pour y édifier un immonde amas de niaiserie sirupeuse constitue tout simplement un crime contre l’humanité. Malheureusement pour nous, dans quelques années mes protestations qui en leur temps paraissaient rétrogrades au plus grand nombre feront peut être un jour figure de prophéties… Espérons que ce jour là, il ne sera pas trop tard. Le jour où les denrées alimentaires viendront à manquer, quelqu’un songera-t-il à demander des comptes aux actionnaires de Disney Productions ? Quelqu’un leur demandera-t-il de sortir leurs milliards de dollars des paradis fiscaux pour tenter de restaurer le gâchis dont ils ont été les promoteurs ? J’ai la faiblesse de penser que oui, un jour, les dilapideurs de richesses naturelles seront aussi durement traités que le sont aujourd’hui les citoyens grecs que tout ce petit monde traite d’irresponsables. Le « temps des conséquences » que je vois s’approcher, avec son cortège de drames et de tragédies permettra peut être d’identifier les vrais irresponsables. Mais il faut d’ores et déjà identifier le problème pour pouvoir en analyser les causes et dans un second temps agir pour y remédier. Au risque de passer pour un rabat joie dans ce festin orgiaque de la croissance à tout prix, il faut sans relâche informer le plus grand nombre sur l'état alarmant des ressources dont l’humanité dispose. C’est pourquoi, muni des faibles moyens qui sont en ma possession, je relaie de manière urgente l’information capitale de ce 13 Aout 2015.

A partir de ce soir l’humanité consomme plus de ressources que la terre ne peut en produire au cours de l’année 2015.

Nous sommes tous des rennes de l’Île Saint Matthieu.

http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/08/13/a-partir-de-ce-soir-la-terre-vit-sur-ses-reserves_4722826_3244.html

Rédigé par Philippe LEBOUCHER

Publié dans #Environnement, #Rennes de l'Île Saint Matthieu

Repost 0
Commenter cet article

Jean-Paul 20/08/2015 23:47

Merci Boubouche,
Manque de pot, depuis des lustres on nous a inculqué cette maxime : "Chacun pour sa pomme et Dieu pour tous." Donc, au final, on compte sur lui.

Philippe LEBOUCHER 21/08/2015 00:00

Et visiblement les rennes de l'Ile Saint Matthieu n'avaient pas de dieu ! Qu'en est ils des humains de la peine planète bleue ?