l'Echo des sept routes N°29 : Loritel, oeuvre de land art ?

Publié le 19 Juin 2015

Réflexions sur l’art, encore l’art, toujours l’art !

Suite à mes dernières publications portant sur l’art, j’ai fortuitement découvert qu’une des tendances actuelles de l’art contemporain consiste à s’extraire des musées et des galeries d’art pour sortir dans la nature et utiliser toutes les ressources de cette dernière pour produire de la beauté. Ce mouvement a reçu pour nom, « land art », art environnemental, art in situ ou encore earth works. Les œuvres produites sont parfois éphémères, parfois plus pérennes, marquant durablement le paysage. L’état de crétin rural me porte à être particulièrement sensible à ce mouvement artistique et donc à m’intéresser à sa genèse. Au terme d’une succincte recherche, quelle ne fut ma surprise de découvrir que toutes les sources consultées font remonter les origines de ce mouvement à Octobre 1968. Les pionniers auraient pour nom Robert Smithson, Robert Marris, Walter de Maria. Je m’empresse de préciser que je ne nourris aucune animosité contre ces artistes dont la démarche m’intéresse au plus haut point et dont j’apprécie la majorité des œuvres. Cela dit, je trouve un peu présomptueux de leur part d’affirmer qu’ils ont inventé ce concept ! Voilà bien une affirmation propre à heurter ma sensibilité de crétin rural : car en matière d’utilisation et de modification du paysage, j’en connais qui n’ont pas attendu 1968 pour s’y mettre.

Vous avez certainement deviné de qui je veux parler.

Ils furent les premiers il y a de cela neuf millénaires à modifier les lois de la biologie et de la nature à leur profit pour pouvoir mettre en valeur leur environnement. Ils inventèrent l’élevage et l’agriculture pour ne plus avoir à subir les aléas qu’imposaient la chasse et la cueillette. Et pour pouvoir mettre en œuvre cette révolution « néolithique », les premiers paysans commencèrent imperceptiblement à imposer leur marque sur les paysages. La première étape fut de défricher la forêt primaire afin de disposer d’espace soit pour les cultures, soit pour les pâturages. Cet espace déboisé fut ensuite aménagé en fonction des besoins de chaque activité. Les cultures ne nécessitaient pas d’enclos et donnèrent plutôt lieu à des parcelles ouvertes, bien que l’on ait des traces très anciennes de clôtures autour des champs qui étaient certainement destinées à protéger les cultures des incursions des herbivores sauvages. Dans les zones ou l’élevage fut prédominant, en dehors des zones de steppes où se développa le nomadisme pastoral, il apparut indispensable de clôturer les parcelles afin d’empêcher la divagation des troupeaux. Ce furent là très certainement qu’apparurent les premiers paysages de type bocager. Les avis divergent à ce sujet, mais il semblerait bien qu’en Europe des premiers paysages de bocage soient forts anciens et font suite aux premiers défrichements de la forêt primaire. Certains spécialistes font remonter au néolithique les premiers bocages, d’autres penchent plutôt pour l’âge du fer, ce qui correspondrait à la période Gauloise. En Normandie, même s’il existe des traces de bocage datant de la fin du néolithique, il semblerait que l’essentiel du développement de ce type de paysage se soit effectué au moyen âge où l’expansion démographique a poussé les seigneurs propriétaires des immenses forêts à en confier le défrichage à des paysans qui créèrent des domaines ruraux qui deviendront au fil du temps des villages puis des paroisses. La spécialisation de la Normandie occidentale dans l’élevage laitier au XVIIIè et XIXè siècle et d’autres aspects démographiques et sociologiques contribueront à fractionner les parcelles et à faire perdurer ce type de paysage jusqu’à nos jours. Le résultat de ces centaines d’années de labeur acharné fut une profonde modification du paysage qui aboutira à ce véritable chef d’œuvre inégalé et inégalable qu’est le Bocage Normand. (Un simple regard sur le paysage qui m'entoure me permet d'affirmer que cette dernière cette affirmation n'est que l'expression de l'objectivité la plus rigoureuse.)

En ce début de XXIè siècle, malgré la disparition de plus de 50% des haies dans les cinquante dernières années, on estime qu’il en subsiste 56000 km dans la Manche, ce qui fait le premier département bocager de France. Ce maillage extrêmement dense du bocage de la Manche frappera tous les observateurs extérieurs. Pour ne donner qu’un exemple célèbre, suite au débarquement de 1944, les haies du bocage qui constituaient un couvert efficace pour les allemands mirent à rude épreuve les nerfs des soldats américains habitués à de bien plus grands espaces.

En résumé pendant neuf mille ans les paysans du monde entier ont créé et entretenu des chefs d'oeuvre de Land art sans en avoir conscience. On m’objectera que leur démarche n’était pas artistique mais purement pratique et que le résultat esthétique n’est qu’une conséquence heureuse de ce travail colossal. Je répondrai que cela n’enlève rien au mérite de ceux qui ont élaboré ces titanesques chantiers, car le résultat de leur démarche a bien souvent marqué le paysage à l’échelle de pays entiers. Le bocage normand n’est d’ailleurs pas le seul cas de créations extraordinaires.

Par exemple, il m'a été donné récemment d'arpenter cette remarquable réalisation :

Coomeenoole Comté de Kerry (Irlande)

Coomeenoole Comté de Kerry (Irlande)

Songeons simplement aux milliers d’heures de travail qu’il a fallu pour obtenir cet extraordinaire quadrillage.

Démarche artistique délibérée ou pas, qu’importe : le résultat est digne des meilleurs Mondrian !

Fait remarquable : les qualités esthétiques de cette réalisation sont perceptibles quelle que soit la distance à laquelle se trouve le spectateur.

Kilmalkedar (Comté de Kerry, Irlande)

Kilmalkedar (Comté de Kerry, Irlande)

Il ne fait aucun doute que pour obtenir un résultat aussi harmonieux, les hommes qui ont érigé ces structures ont accompli une recherche esthétique à un moment ou un autre. Le choix du matériau s’imposait certes mais les subtiles nuances dans la disposition des pierres plates selon leur taille et leur forme dénotent clairement d’un souci véritablement artistique. Des siècles durant les paysans irlandais ont cherché à joindre l’utile à l’agréable et réussi à intégrer dans leur paysage, avec des matériaux issus du milieu naturel, un élément construit de main d’homme qui a fini par constituer un des symboles même des paysages de leur pays. Comme Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans s’en rendre compte, ils ont bâti au cours des siècles un chef d’œuvre du Land art sans le savoir !

Péninsule de Dingle (Irlande)

Péninsule de Dingle (Irlande)

Les exemples de ces réalisations sont nombreux à travers le monde, et on touche parfois au sublime !

Terrasses de riz de Yuanyang au sud de la province du Yunnan – Chine. Photo : Jean Christophe Godet

Terrasses de riz de Yuanyang au sud de la province du Yunnan – Chine. Photo : Jean Christophe Godet

Terrasses de riz de Yuanyang au sud de la province du Yunnan – Chine. Photo : Jean Christophe Godet

Terrasses de riz de Yuanyang au sud de la province du Yunnan – Chine. Photo : Jean Christophe Godet

Au terme de ces réflexions, étant moi même depuis quinze ans dépositaire d’une portion de bocage, je me sens donc autorisé à revendiquer le statut d’artiste de « land art » hérité de millénaires de tradition artistique rurale.

Je suis donc heureux de vous présenter ma modeste contribution à cette titanesque entreprise qu’est la création, l’entretien et la préservation du bocage, à travers l’œuvre reproduite ci dessous :

Loritel 2005. Composition a base de Prairie naturelle et graminées, Arbres et arbustes d’essences diverses, frênes, noisetiers, érable, hêtre, chênes, saules.  Bovins race charolaise d’âge divers, petits mammifères, insectes, et 32 espèces d’oiseaux.

Loritel 2005. Composition a base de Prairie naturelle et graminées, Arbres et arbustes d’essences diverses, frênes, noisetiers, érable, hêtre, chênes, saules. Bovins race charolaise d’âge divers, petits mammifères, insectes, et 32 espèces d’oiseaux.

Loritel 2005 : Monochrome vert avec taches bovines. Détail.

Loritel 2005 : Monochrome vert avec taches bovines. Détail.

Les clichés ci dessus montrent l’état de l’œuvre aux alentours de 2005, mais au cours des dix dernières années l’aspect en a sensiblement changé. J'ai moi même reconstitué deux haies. Certains arbres ont considérablement poussé, pendant que d’autres portions de haies sont en régénération après avoir été coupés pour les besoins de ma consommation en bois de chauffage. Ce paysage est donc en constant remaniement et change imperceptiblement chaque année sous l’action simultanée de l’homme, c'est à dire moi même en l'occurrence, et de la nature.

En guise de conclusion et pour confirmer les affirmations qui précèdent, l'artiste s’engage donc à vous faire parvenir dès qu’elles seront disponibles les images des dernières évolutions de cette remarquable réalisation.

Rédigé par Philippe LEBOUCHER

Publié dans #Art, #Vie rurale, #Bocage

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