L'Echo des sept routes N°28 : Le rural connecté ou l'émergence d'un nouveau courant de pensée.

Publié le 28 Mai 2015

Grâces soient rendues au divin principe de serendipité ! Suite à la publication du précédent article de ce blog, une amie qui exerce avec talent l’activité de muse m’a fait parvenir à l’attention de mes enfants créateurs un lien vers ce site : http://www.artips.fr qui propose de vous faire parvenir chaque jour une anecdote concernant l’histoire de l’art.[1] Riche idée ! Avide d’en connaître le contenu, je clique donc sur ce lien et je tombe sur l’histoire du jour, celle du célèbre tableau « American Gothic » de Grant Wood, symbole de l'amérique profonde.

 

[1] Au passage je ne la félicite pas d’encourager les funestes penchants de ma progéniture

 

American Gothic, Grant Wood ,1930

American Gothic, Grant Wood ,1930

En tête de cet article figure la sentence suivante :

"Toutes les bonnes idées que j’ai eues me sont venues en trayant une vache." Grant Wood.

La découverte fortuite de cet aphorisme ne pouvait que frapper au plus haut point, le fils d’éleveur laitier et crétin rural indécrottable que je suis ! Il exprime un sentiment profond qui m’a toujours habité. J’ai très souvent eu cette exacte sensation concernant les activités spécifiquement rurales que j’ai pratiqué dans mon enfance et que je pratique encore régulièrement. Débroussaillage à la main, le buttage des pommes de terre, coupe du bois, confection des fagots et tant d’autres tâches qui ne demandent aucun effort intellectuel et ne nécessitent pour la plupart du temps que de disposer des outils adéquats et d’une moelle épinière en état de marche. S’ensuit une disponibilité quasi-totale du cerveau. Libérée de toute contrainte, la pensée peut donc s’envoler, les neurones du cortex, affranchis de toute sollicitation extérieure, peuvent travailler au maximum de leurs possibilités. De fait, au cours de ces travaux réputés pénibles, la pensée est paradoxalement surmultipliée et une foule d’idées envahissent alors l’esprit. La plupart du temps ces pensées sont anodines, voire triviales. Souvenirs lointains, réminiscences de textes lus, de poèmes appris dans l’enfance, de situations vécues, bribes de dialogues de films, phrases sorties d’un roman, conversations anciennes, souvenirs de proches disparus, tout y passe… Souvent, une mélodie que l’on croyait oubliée refait surface et on se surprend à chantonner un air entre deux coups de faucille ou de bêche, imprimant ainsi un rythme particulier à votre travail. Tout cela déferle, sans aucune hiérarchie, sans aucune suite logique, les pensées s’enchainent, se suivent en un flot ininterrompu. C’est au milieu de cette abondance de pensées peuvent émerger des fulgurances créatrices, des idées de génie. Le plus étrange dans cette constatation est que bien souvent l’idée intéressante ne vous apparaît pas forcément comme telle, tant elle paraît identique au reste du flot de votre production cérébrale. Toute la difficulté consiste à trier le bon grain de l’ivraie, à fixer l’idée féconde et non la pensée quelconque…

Comme les pépites d’or charriées par la rivières, il faut savoir, quand elles se présentent, les repérer à coup sur. Car on est à ce moment dans une sorte d’état second du en partie à l’effort physique que demande le travail et en partie à une sorte d’autohypnose de laquelle il faut pouvoir s’extraire afin de faire émerger à l’air libre la pensée qui a surgi. Il faut ensuite rapidement pouvoir fixer l’idée sur un support pérenne au risque de la voir s’évanouir dans la nature pour ne plus jamais reparaitre. Tel un pêcheur qui devrait recueillir au fil de l’eau le beau poisson, on doit alors extraire la pensée pure de son flot pour la fixer dans votre mémoire ou sur un support quelconque. Or voilà où le bât blesse : quand on est au milieu des champs ou des bois, on n’a pas toujours sur vous de quoi noter toutes les pensées intéressantes qui fusent de votre cerveau. Et le temps où elles on fait surface est très court. On peut bien sûr tenter de les mémoriser afin de les retranscrire plus tard, mais le risque est grand de les voir disparaître à jamais.

A ce propos me revient en mémoire les propos d’un individu du nom de Claude Thélot qui venait de publier « L’origine des génies », livre recensant l’origine des trois cent cinquante plus grands génies de l’humanité selon ses critères. Il avait été invité dans l’émission "2000 ans d'histoire" de Patrice Gélinet, et j’ai retrouvé un site sur lequel on peut réécouter ses propos : http://blog-histoire.fr/2000-ans-histoire/2255-les-genies.html . Ce personnage aux idées fermement arrêtées avec l’aplomb qui caractérise les gens trop sûrs d’eux, affirmait de façon péremptoire que le génie ne pouvait absolument pas apparaître en milieu rural. La ville était selon lui le seul environnement dans lequel pouvait apparaître un génie, puisque dans la liste fatalement réduite des génies qu’il avait sélectionné ne figurait aucun individu issu du milieu rural. [1] Presqu’à regret, il citait toutefois quelques exceptions comme Giotto, Laplace ou Newton, excusez du peu ! [2]

Monsieur Thélot ignorait certainement la pensée de Grant Wood. Il ne lui était pas venu à l’idée que les génies sont peut être aussi nombreux en milieu rural qu’ailleurs, mais que les fulgurances propres à leur état peinent à sortir au grand jour. Le milieu rural n’est pas un obstacle à la formulation des idées de génie, mais seulement à leur émergence. Faute de pouvoir noter immédiatement le fruit de ses pensées, le rural passe pour n’en point avoir auprès des « érudits » comme M Thélot ! L’existence même d’un artiste comme Grant Wood ruine la théorie de notre recenseur de génies. Il ne faudrait pas chercher longtemps pour en trouver d’autres qui comme lui sont nés dans une ferme. La tradition raconte que c’est par hasard que Cimabue, peintre italien reconnu de la fin du XIIIè siècle remarqua sur une pierre le dessin au charbon de bois qu’avait exécuté un jeune berger pendant qu’il gardait les chèvres de son père[3]. Ce jeune garçon de douze ans avait pour nom Giotto. Cimabue décida sur le champ de prendre le jeune prodige sous son aile et l’emmena dans son atelier afin de le former pour qu’il devienne celui qui révolutionna la peinture de son temps initiant ce mouvement artistique que l’on appellera la Renaissance. Cette anecdote illustre parfaitement mon propos, le génie créateur peut très bien s’exprimer en milieu rural, mais seul le hasard le rendra visible aux yeux de tous !

Il faut donc non seulement repérer la bonne idée mais aussi la fixer rapidement et la faire connaître au plus grand nombre. Les outils les plus adéquats étaient jusqu’il y a quelques années le bon vieux carnet avec le stylo. Le seul souci, c’est que quand par exemple, vous venez de casser un stère de bois au merlin, il est assez difficile de tenir un stylo pendant quelques minutes. Il est donc malaisé de noter rapidement une idée par ce moyen ! Souvent durant les travaux vos mains sont plutôt sales, et le maniement d’un carnet est plutôt risqué pour le papier. A chaque fois que j’ai voulu noter quelque chose par ce moyen, je n’ai bien souvent obtenu qu’un gribouillis indéchiffrable maculé de terre ou de boue.

Mais depuis quelques années le crétin rural pour noter ses fulgurances créatrices ou ses idées de génie dispose d’un outil formidable : le smartphone. En effet la plupart des modèles sont dotés d’un écran tactile et d’une application « bloc notes ». De ce fait nous disposons d’un moyen simple et pratique de noter instantanément nos idées sur un support qui ne craint pas des doigts humides et qui reste lisible en toute circonstance ! Je ne suis pas particulièrement technophile mais il faut bien avouer que nous disposons là de l’outil idéal pour le rural en mal de création.

Nous avons donc là l’occasion inespérée de faire fructifier cet état second dont parle Grant Wood et gageons là que nous tenons là un facteur déterminant, susceptible de faire émerger un grand nombre de génies du fond de nos campagnes. Espérons, grâce à cet outil, ne plus voir se dissoudre dans le néant la production ininterrompue de millions de cerveaux ruraux stimulés par les tâches ardues de la campagne. Une fois fixée, cette réserve de pensée brute ne demandera qu’à se diffuser à travers le monde par le truchement d’internet et des réseaux sociaux. Nous sommes à la veille de voir le monde rural sortir de son isolement intellectuel !

Je lance don un appel à tous les ruraux de la planète : munissez vous si ce n’est déjà fait d’un smartphone à écran tactile et utilisez le pour fixer vos idées, quelque soit l’endroit où elles surgissent ! Nous sommes peut être à la veille d’un bouleversement de la pensée : pour la première fois depuis le néolithique, la partie rurale de l’humanité peut enfin sortir au grand jour et irriguer de sa pensée le reste de l’humanité afin de forcer les M Thélot du monde entier à réviser leur point de vue.

Alors ne nous en privons pas !

[1] Au passage notons qu’il avait écarté de sa liste toute l’antiquité, le moyen âge et le monde asiatique : exit donc, Homère, Socrate, Chrétien de Troyes, Archimède, Bouddha, Lao Tseu et bien d’autres ! A noter également ses propos concernant les femmes.

[2] Le seul véritable enseignement de cette émission est que, grâce à cette affirmation (entre autres), M Thélot, à coup sûr ne court aucun risque de figurer dans une éventuelle réédition de son ouvrage.

[3] Ça ne vous rappelle rien ? (Cf ED7R N°27)

Rédigé par Philippe LEBOUCHER

Publié dans #Art, #Vie rurale

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Leboucher 28/05/2015 13:37

Les habitants des grottes de Lascaux étaient ils des Ruraux ou des Citadins vivant en coloc?

LEBOUCHER Philippe 28/05/2015 15:15

Des ruraux vivant en coloc peut être ?