L'Echo des sept routes N°22 : Gastéruption à javelot contre hypolaïs polyglotte.

Publié le 29 Juillet 2014

Hypolaïs polyglotte contre gastéruption à javelot. Deux manières de passer inaperçu.

Chers lecteurs,

J’ai déjà eu l’occasion il y a quelques années (Echo des 7 routes N°16) de vous entretenir du gastéruption à javelot, cet insecte à la silhouette si fantasmagorique que, j’en suis persuadé, notre cerveau rechigne à en accepter l'existence même. Comment expliquer sinon que si peu de gens le connaissent, alors qu’il est loin d’être rare ? Nous vivons tous au milieu des gastéruptions à javelot, mais la plupart du temps nous l’ignorons. J’ai vécu une expérience réellement étrange en découvrant cette improbable créature dans mon environnement le plus proche, à savoir mon jardin, quelques minutes seulement après avoir découvert son existence dans un article de la Hulotte (Le journal le plus lu dans les terriers). J’ai réussi à vivre à la campagne durant plus de quarante années sans soupçonner l’existence de cet ichneumon, lointain cousin des guêpes, chez qui tout semble un défi à la raison, jusques à son nom scientifique : Gastéruptio jaculator. Le gastéruption à javelot n’est pas microscopique, loin s’en faut et j’ai passé tant d’heures dans son milieu de prédilection, qu’il est rigoureusement impossible que j’aie passé autant d’années sans le croiser. Pourtant je n’avais gardé aucun souvenir de cet animal ! Ces réflexions m’ont donc amené à élaborer la théorie dite du "Paradoxe du gastéruption à javelot" : si vous n'avez été préalablement informé de l’existence du gastéruption à javelot, il aura beau vous passer sous le nez, votre cerveau refusera de valider cette manifestation comme possible, et en aucun cas ne prendra la peine d'en conserver la moindre trace dans vos souvenirs. Voilà comment on peut vivre quarante ans parmi les gastéruptions sans en avoir seulement conscience ! En revanche à la minute même où un agent extérieur vous livre l’information, le charme n'opère plus, le voile se déchire, le gastéruption apparaît dans votre champ de vision quasi instantanément, et vu son aspect, s’imprime parmi vos souvenirs avec une rémanence à toute épreuve ! A l'instant même où l'on intègre l'existence de ce bestiaux, mus par une espèce de magie, il semble en surgir de tous les recoins du bocage, comme autant d'irréelles apparitions capables de vous faire douter de vos sens et de votre santé mentale… Passée la première stupeur force est d'admettre qu'ils étaient là depuis des années, mais que votre cerveau refusait catégoriquement de les prendre en compte comme faisant partie du réel !

En résumé le gastéruption à javelot est invisible du fait qu’il est trop visible !

Dessin publié dans la hulotte à l'origine de cette fracassante révélation : Nous vivons au milieu des gastéruptions à javelot !

Dessin publié dans la hulotte à l'origine de cette fracassante révélation : Nous vivons au milieu des gastéruptions à javelot !

Gastéruption à javelot (Gasteruptio jaculator) :  Sa morphologie extravagante en fait un sujet particulièrement difficile à photographier. (Photo extraite du blog Panoramio Roland&Sandrine)

Gastéruption à javelot (Gasteruptio jaculator) : Sa morphologie extravagante en fait un sujet particulièrement difficile à photographier. (Photo extraite du blog Panoramio Roland&Sandrine)

J’ai récemment vécu une expérience comparable, en découvrant la présence dans mon environnement de l’hypolaïs polyglotte. Là encore, ce nom n’est pas le fruit de l’activité délirante d’une cervelle surchauffée. Consultez n’importe quel ouvrage d’ornithologie et vous apprendrez qu’il existe bel et bien un passereau répondant au nom d’hypolaïs polyglotte (Hypolaïs polyglotta).

J’ai été amené à découvrir l’hypolaïs polyglotte grâce à l’intervention d’une tierce personne. Il ne s’agissait pas d’une publication cette fois, mais de Charlotte, ma fille aînée, âgée de treize ans. Charlotte est dotée d’une saine curiosité concernant les choses de la nature qui la conduit à observer avec attention le monde qui l’entoure. Il n’est pas rare de la voir le nez au ras de l’herbe, scrutant les évolutions de quelque insecte ou batracien. Elle cherche toujours à identifier les oiseaux qui traversent son champ de vision et collecte les informations les concernant. Toute petite elle s’extasiait aussi bien devant une taupe qu’un ver de terre. Inutile de vous dire que cette attention permanente au monde qui l’entoure alliée à une démarche scientifique rigoureuse fait très plaisir à son papa. Pour Charlotte, le moindre insecte est digne d’intérêt et peut avoir l’honneur d’avoir son portrait sur son blog personnel. Cette démarche de naturaliste confirmée l’a conduite en septembre dernier à prendre en photo un passereau perché sur un fil électrique et à solliciter mes modestes connaissances en ornithologie pour l’identifier. Hélas, je me suis trouvé dans l’incapacité de lui fournir cette information. Il m’a fallu consulter le Peterson et le monumental « Guide encyclopédique des oiseaux du Paléarctique occidental » de Beaman et Madge afin d’identifier le suspect. Très vite, grâce à ces deux références en ornithologie, je pus affirmer avec certitude qu’il s’agissait, soit de l’hypolaïs polyglotte, soit de l’hypolaïs ictérine. Les deux espèces sont quasiment identiques, hormis leurs aires de répartition géographique et leur chant. Après consultation d’un ornithologue confirmé, j’en suis arrivé à la quasi certitude que nous étions en présence d’une hypolaïs polyglotte, l’autre étant rare en nos contrées.

Il s’agit un petit oiseau de la famille des Sylviidés, cousin des fauvettes et des pouillots. Il mesure quelques centimètres, sa silhouette est élégante et son plumage, discrètement mais joliment coloré. Vert olive sur le dos qui contraste agréablement avec le jaune citron assez soutenu du ventre et de la gorge. Le bec est fin et presque orangé. Les pattes, fines elles aussi, sont brunes. Elle est qualifiée de polyglotte du fait de sa propension à imiter le chant des autres oiseaux. Elle est en effet capable de s’approprier le chant des merles, des moineaux, des grives et même des hirondelles.

Ne me demandez pas la raison de ce plagiat éhonté ! Je me suis éreinté à chercher parmi toutes les sources dont je dispose le pourquoi d’un tel comportement, je n’ai pas trouvé la moindre trace d’explication. Les ornithologues, qui constituent en eux même une curiosité de la nature, sont très prompts à mentionner ce type de comportements, mais semblent rechigner à seulement tenter d’en donner la raison. Qu’est ce qui peut bien pousser un piaf à imiter le chant d’un autre ? La réponse « Pour faire rire les copains ! » est la première qui me vient à l’esprit mais elle apparaît d’emblée fort peu pertinente, entachée qu’elle est d’un anthropomorphisme de fort mauvais aloi quand on aborde le sujet de l’éthologie. Au passage je déconseille vivement d'énoncer ce type de réflexion dans une réunion d'ornithologues si vous ne tenez pas à vous faire expulser séance tenante sous les huées et les injures. Ma curiosité naturelle et mon honnêteté intellectuelle légendaire m’ont donc poussé à entamer des investigations sur internet. Je me suis même allé jusqu’à éplucher des articles tels que « Ontogénèse des comportements », « L’apprentissage des chants d’oiseaux : importance des influences sociales » et autres publications sur la neurobiologie du chant des oiseaux, ses rapports avec la reproduction, l’occupation des territoires, l’augmentation de la testostérone chez le mâle, l’économie de moyens que procure le chant par rapport à un combat physique, les avantages en termes de perpétuation de l’espèce, etc... La littérature sur sujet du chant des oiseaux est surabondante. Les différentes études touchent un grand nombre d’espèces, même si le pinson semble être le sujet idéal pour illustrer le sujet. Le cas de l’imitation du chant d’autres espèces est quasi systématiquement évoqué, mais jamais je n’ai vu avancé la moindre bribe d’explication ! On mentionne même des oiseaux qui imitent des bruits de leur environnement comme la sonnerie du téléphone. Le seul embryon d’explication avancé serait que le fait d’imiter une autre espèce serait de nature à dissuader les prédateurs. L’argument paraît valable dans le cas du geai qui imite fréquemment la buse variable, le plus grand rapace de nos contrées, mais ne pèse guère quand notre hypolaïs se plait à entonner le chant du moineau qui, sans vouloir l’offenser, n’est guère de taille à impressionner un éventuel prédateur. Pour tenter une comparaison, c’est un peu comme si la chèvre de Monsieur Seguin avait imité le bêlement de l’agneau pour impressionner le loup. Quant à la sonnerie du téléphone, en ce qui me concerne, ce pourrait être effectivement une stratégie capable de me faire fuir si d’aventure il me venait l’envie de devenir un prédateur. Mais je doute que les prédateurs habituels des oiseaux la redoutent beaucoup.

Nous resterons donc sur notre faim pour ce qui est des causes du don d’imitation chez l’hypolaïs polyglotte. Sachez seulement que je réprouve avec véhémence ces agissements comme toutes les tentatives d’appropriation du bien d’autrui, fut il purement intellectuel ou sonore. Ce n'est pas parcequ'on a une belle petite gueule de fauvette qu'on peut se permettre de plagier les copains ! Mes amis musiciens et compositeurs ne me contrediront pas sur ce point !

Quoi qu’il en soit, au terme de ces recherches, et grâce à la requête de Charlotte j’avais acquis un certain nombre de connaissances sur l’hypolaïs polyglotte dont j’ignorais jusqu’à l’existence quelques jours auparavant. Cependant elle ne faisait toujours pas partie de la liste des oiseaux présents à Loritel qui comptait jusqu’alors quarante et un représentants. (cf Echo des sept routes N°16)

Quelques jours après cette palpitante enquête ornithologique, par un bel après midi de septembre, alors que je goûtais un repos bien mérité sur ma chaise longue, exposé tel un lézard vert au doux soleil d’automne au pied du mur sud de ma maison, des mouvements dans ma vision périphérique attirent mon attention. Les branches du petit pêcher à ma gauche sont subitement agitées par un oiseau qui vient de se poser : et qu’elle n’est pas ma surprise de découvrir à quelques centimètres de là, notre chère hypolaïs polyglotte en personne !

Or, l’apparition de ce modeste passereau dans mon environnement m’a tout simplement stupéfait ! Car une fois de plus me voilà confronté à une variante du "Paradoxe du gastéruption à javelot". Et cette fois la raison de mon aveuglement cette fois n'est pas l'aspect incongru du sujet mais tout simplement l'ignorance de l'observateur. En effet l'hypolaïs polyglotte si elle est élégante ne fait preuve d'aucune extravagance dans son apparence. Sa silhouette frise même la banalité dans la catégorie des passereaux, ce qui explique certainement sa discrétion. Je sais que cette réflexion paraîtra futile au plus grand nombre, mais je suis toujours ébahi par ce petit miracle à chaque fois que je peux le constater et que l’on peut résumer comme suit : « La connaissance elle même suffit à révéler à nos yeux les éléments constitutifs de notre monde. » Il n’a fallu que quelques jours pour voir apparaître dans mon environnement un oiseau dont j’ignorais jusqu’à l’existence ! Evoquer l’existence d’un insecte, d’un oiseau, d’un phénomène, suffit à le faire apparaître. Nous avons là le sens premier du terme « évoquer », du latin « evocare : appeler à soi ».

Recevoir par mail la photo de Charlotte a suffi pour "évoquer" l’existence de l’hypolaïs polyglotte a permis la faire apparaître dans mon champ de vision ! Et n'en doutons point, ce n'est certainement pas la première fois que j'étais en présence de cet oiseau. Mais depuis quatorze ans que je vis à Loritel, je n'avais jamais remarqué sa présence. La photo de Charlotte a littéralement "appelé à moi" l'élégant passereau.

C'est ainsi que près de quatorze ans après mon arrivée en mon petit domaine, je continue d'y découvrir une multitude de petits trésors que la nature sait si bien cacher… C'est un véritable petit miracle dont je ne me lasserai jamais !

Hypolaïs polyglotte. Merci à Charlotte dont ce cliché original est à l'origine des réflexions qui font la matière de cet article.

Hypolaïs polyglotte. Merci à Charlotte dont ce cliché original est à l'origine des réflexions qui font la matière de cet article.

Rédigé par Philippe LEBOUCHER

Publié dans #Animaux, #Sciences, #Gastéruption à javelot, #oiseaux

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Michèle M 29/07/2014 17:41

A ne pas lire en siestant sinon, on entrave que d'chi et faut y revenir ...
Hio hip hip aux Boubouche père et fille
Michèle